2 Extrait

C’était une belle matinée de printemps, enfin ! L’année scolaire touchait à sa fin, et des colonnes d’adolescents convergeaient sans conviction vers leur collège. Pour certains, un terrain de jeux ou de souffrances, pour d’autres, une source d’épanouissement, de culture. Quelques-uns s’étaient même mis en tête qu’ils pourraient y trouver des clés pour un avenir meilleur. Les remparts formés par des tours, que des urbanistes avisés avaient « humanisées » par des coloris choisis selon des critères psychosociologiques mûrement réfléchis, semblaient protéger et guider tous ces jeunes, mus par l’instinct grégaire, la nécessité d’occuper leur journée, et conditionnés par un rythme inculqué depuis septembre. Ces remparts, qui, en même temps, les méprisaient et les coupaient du reste du monde.

C’est ce matin-là que, autant dire pour la première fois, l’on remarqua L.

L’an dernier, en juin, lors du conseil de classe, la décision finale avait déçu L. ; il faudrait recommencer une Troisième pour obtenir des moyennes permettant l’accès à la filière qu’elle souhaitait. Son goût pour le dessin, sa créativité, son originalité, ses qualités avaient été bien pris en compte et salués. Néanmoins, les lycées qui offraient la formation désirée étaient rares. Y obtenir une place exigeait un niveau supérieur à celui d’un élève désireux d’aller en Seconde générale, alors que l’étiquette « professionnelle » accolée à son projet laissait sous-entendre le contraire.

L. avait tenté sa chance, avait été refusée, et finissait donc sa deuxième année de Troisième, avec l’espoir d’être exaucée. L’espoir… Voilà bien quelque chose qui restait encore trop abstrait. L. aurait voulu que ce fût une sensation tangible, une manière de motivation qui chargeât son organisme en flux vitaux. Mais « espoir » demeurait un simple mot, un fruit mûr et désirable perché bien trop haut dans l’arbre. Alors, on se nourrit juste du « désir » pour ce fruit. Maigre consolation : L. en convenait, et s’était habituée à ce genre de nourriture. Elle avait même réussi, suite à une discipline ascétique étonnante, à s’en dispenser presque totalement.

À la maison, son beau-père et sa mère avaient tué le dialogue dans l’œuf. Il était mort et enterré depuis longtemps, sans fleurs ni couronnes. L. ne se rappelait pas la dernière discussion avec ces adultes si distants. Quelquefois, la complicité ou l’harmonie sont si fusionnelles que gestes, regards, sourires suffisent à la communication, et l’échange est alors encore plus riche. L’amplitude des sous-entendus s’ouvre ainsi qu’un éventail délicatement ouvragé ou que la roue d’un paon, révélant des nuances de respect, de désir, de promesses, d’amour.

Chez L., quand les regards se croisaient, c’était par accident, par erreur. On ne se fuyait pas, on ne s’évitait pas : on s’ignorait. Chacun déplaçait sa masse d’indifférence d’un point à l’autre de l’appartement sans jamais rencontrer quelqu’un d’autre dans son champ de vision. Même le petit espace autour de la télévision n’était plus un terrain neutre, un sanctuaire, comme le point d’eau dans la savane. De toute façon, allumée en permanence, on en était arrivé à l’oublier ; elle produisait juste un bruit de fond rassurant, laissant croire que la vie subsistait en ces lieux sans chaleur.

Comme presque tous ceux et celles de son âge, L. avait organisé dans sa chambre les éléments de son univers : quelques dessins dont elle était fière, punaisés au mur (elle avait d’ailleurs été récompensée pour une petite bande dessinée à un concours local), et un grand panneau de liège, au-dessus de son lit, sur lequel des découpages de publicités pour parfums et couturiers à la mode avaient été disposés, choisis pour les couleurs criardes, les graphismes agressifs et les images provocantes. Vu dans son ensemble, le panneau révélait un sens artistique évident, mais engendrait une sorte de nausée si l’on cherchait à se noyer dans l’atmosphère qu’il suscitait, comme certains Goya, un Baselitz ou un Bacon.

Derrière ses rideaux ternes, la fenêtre avec balcon ne laissait entrer que peu de lumière ; bien que située au neuvième étage, elle était orientée nord-est et faisait face, à quelque vingt mètres, à la tour la plus haute de la cité.

Sur une étagère, un lecteur de CDs lui tenait compagnie au moment de ses devoirs, qu’elle effectuait étalée sur son lit. La musique était bien utile pour couvrir les cris des voisins, de l’autre côté du mur. Parfois on en venait à s’inquiéter quand ces cris cessaient, laissant la place à un silence de mort. On était presque soulagé quand ils reprenaient.

Son regard intimidé, et intimidant, dissuadait la plupart des profs quand il s’agissait d’interroger, de faire lire, réagir. Quelques élèves, soit trop à l’aise, soit trop mal à l’aise – et dans les deux cas très agités –, accaparaient l’attention et le temps durant les heures de cours. L. sortait quelquefois de l’ombre de silence dans laquelle elle se cachait, pendant les rares séances d’Arts plastiques ou en Français, quand on abordait des sujets de société, des thèmes sensibles.

Cette dernière année, qui devait être son ultime au collège, s’était soldée par un bilan positif : les efforts avaient porté leurs fruits, L. avait toutes les raisons d’avoir confiance, d’autant qu’elle était encouragée dans ce sens par l’équipe enseignante.

Alors, quand l’établissement apprit qu’une fois encore elle ne serait pas acceptée, ce fut la mobilisation générale pour trouver une autre voie satisfaisante. Direction, conseillère d’orientation, professeur principal se réunirent sans délai. On se chargeait de convoquer L. dans la matinée, pour lui exposer les différentes possibilités qui se présentaient au vu du profil établi par les critères informatiques du système d’orientation.

Comme tous les matins, Hassan traversait la cité avec ses copains pour se rendre au collège, plutôt euphorique à l’approche de l’été, quand un bruit mat se fit entendre derrière lui. Il se retourna, puis, après un bref instant d’hébétude, courut vers l’interphone de la tour qu’il venait juste de dépasser.

« Madame, descendez vite ! Il y a eu un accident, je crois… Votre fille… »

Au neuvième, une fenêtre était grande ouverte.

Comme un pantin grotesque jeté dans un coin de sa chambre par un enfant capricieux et colérique, L. gisait à quelques mètres de là. Le rouge de son sang brillait sur la bordure bétonnée qui séparait le goudron de quelques touffes d’herbe dont le vert paraissait bien terne ce matin.

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« Tenir », les cris d'un prof de lettres© par Jean-Henri Maisonneuve, Numeriklivres, Éditions AO. Tous droits réservés.

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